par Sandra VAUTOUR et l'association "GEB Création"
A la fin des années 20, dans le quartier latin de Paris. Des étudiants noirs originaires d’Afrique, d’Amérique, des Caraïbes, s’y retrouvent pour faire des études. Des jeunes qui souffrent d’un
mépris de la part de leurs camarades qui n’ont aucune connaissance des cultures de tous ces Noirs. C’est dans ce contexte plus ou moins hostile de racisme qu’Aimé Césaire rencontre Léopold Sedar Senghor. Puis ensemble, croisent le guyanais Léon Gontran Damas, métisse d’origine africaine, amérindienne et européenne. Ils vont prendre
l’habitude de se voir, de discuter et de consigner leur révolte dans une revue qu’ils appelleront : L’Etudiant noir.
C’est
dans les colonnes de cette revue qu’est apparu le mot « négritude » pour la 1ère fois sous la plume de d’Aimé Césaire autour de
1932. Tous trois affirment haut et fort la grandeur de l'histoire et
de la civilisation noire face au monde occidental qui les avait jusque là dévalorisées. Ils se refusent l'existence d'une essence noire mais veulent faire de leur identité nègre et de l'ensemble
des valeurs culturelles du monde noir, une source de fierté.
Pour Césaire, il s'agit de bâtir une nation et de fédérer un peuple, en rompant un silence collectif.
Son
Cahier d’un retour au pays natal sera le texte fondateur de la négritude, dans lequel il écrivait : « ... aucune race ne possède le monopole de la
beauté, de l'intelligence, de la force et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête' (Cahier p. 139/140).
Mais
c’est le recueil Pigments de Léon Gontran Damas qui est considéré comme l’œuvre du mouvement de la négritude.
On
pense que c’est Damas qui est le précurseur et que Césaire, et ensuite Senghor, vont s’inspirer de cette contestation circonstancielle pour créer un vrai concept, théorisé par Senghor, qui va
utiliser à son tour la négritude comme un néologisme identitaire.
Le concept de négritude est donc une œuvre collective du trio le plus illustre de la littérature noire
francophone. Sans l’esprit de
tous, le mot n’aurait sans doute jamais germé de la pensée de Césaire. Le feu sacré avait donc plusieurs tisons : la négritude combattive de Damas et Césaire, celle plus humaniste de
Senghor, une négritude plus intellectuelle qui concerne tous les peuples.
Césaire
était un Esprit libre et indépendant, il a incarné, sa vie durant, le combat pour la reconnaissance de son identité et la richesse de ses racines africaines.
Il a rendu leur dignité aux peuples coupés de leur héritage
ancestral. Il a noué des liens puissants avec l'Afrique, l'Europe et toute la Diaspora noire. Par
son appel universel au respect de la dignité humaine, à l’éveil et à la responsabilité, il restera un symbole d’espoir pour tous les peuples opprimés.
D’ailleurs, un concert d’hommages venus du monde entier nous
l’a confirmé, le 17 avril dernier, lorsqu’il s’est couché. Définitivement, cette fois. La nature l’a vaincu, lui « laminaire, l’algue enracinée, accrochée à son rocher antillais », ainsi qu’il se définissait.
Il appartenait à une île, Madinina, l’île aux belles fleurs
où se succèdent les mornes et savanes sur une terre volcanique comme le fut sa parole.
Elu démocratiquement, il a été le maire de Fort-de-France durant 56 ans. Il s'est donné corps et âme à
sa tâche. Il s'est attaché à améliorer les conditions de vie des couches les plus défavorisées de sa ville. Il a créé un centre culturel et a ainsi remis en honneur la culture traditionnelle
antillaise. Visionnaire, il a illustré dans ses drames Et les chiens se taisaient, La tragédie du roi Christophe
ou Une saison au Congo le danger que guette une liberté mal assimilée. Il s'est inspiré de la poésie, du théâtre, de l'histoire et des essais pour défendre des idéaux nobles que sont la
justice et la lutte contre le racisme, la discrimination et l'exclusion.
Pour la postérité, il demeurera un grand poète francophone du XXe siècle, un
combattant de la liberté. Son verbe a ensemencé des tonnes de rêves, suscité
d’incalculables vocations. Il est parti en ce mois d’avril, celui où, en 1848, la France décidait d’abolir l’esclavage. Aimé, depuis les racines de son arbre, le fromager de Saint
Pierre, dans son « île-non-clôture », dans sa grandiose humilité, a tutoyé le ciel.
Son cri et sa vie nous ont sommés d’aller « au rendez-vous de la conquête », non seulement de celle de l’homme noir, mais celle de tous les opprimés, de toutes couleurs, et au-delà, de tous les hommes. En temps de
globalisation, la foi inébranlable d’Aimé Césaire dans l’humanisation de tous est une boussole, mais aussi une arme miraculeuse pour l’élan universel, élan indispensable à la refondation de l’histoire des peuples,
qu’avant tous les autres, il savait dépendre de « la pression
atmosphérique ou plutôt l’historique ». Tout cela et plus encore, à chacun de ses mots, dans chacun de ses actes. Tout cela magnifié sans violence, sans racisme à
rebours, mais avec une fermeté qui s’ouvrait à l'Autre, en le conviant à l’éloge de la différence, de la pluralité et par conséquent du respect de soi, loin des antagonismes qui figent
l’homme dans la perversion de la domination, de l’oppression et de l’ identité suicidaire.
Jusqu’au bout, Aimé Césaire est resté fidèle à lui-même : un homme qui n’oublie jamais ses
ancêtres. Quand, en Martinique, certains de ses compatriotes l’attaquaient en lui reprochant de mettre plus en avant la négritude, c’est-à-dire l’Afrique, au lieu de célébrer la créolité pour
indiquer qu’il n’y avait pas que l’Afrique, il a répondu, serein : « S’il n’y a pas de Nègre premier, il n’y a pas de Créole second. » Et comme Birago
DIOP, jusqu’au bout, Aimé Césaire n’a pas oublié ses ancêtres, il a su les entendre à travers le feu
à travers la Voix de l’Eau et celle du Vent.
Dans les Buissons
en sanglots.
Il n’a pas oublié
ses ancêtres, il sait que les morts ne
sont jamais partis qu’ils sont dans l’ombre qui s’éclaire et dans l’ombre qui s’épaissit. Dans l’arbre qui frémit, dans le bois qui gémit, dans l’eau qui coule, dans l’eau qui dort, dans la
foule.
Aimé Césaire savait écouter. Ecouter toutes ces choses
qui
sont dans le Sein de la femme, dans l’enfant qui vagit, dans le tison qui s’enflamme, dans le feu qui s’éteint, dans les herbes qui pleurent, dans le Rocher qui geint, dans la demeure,
Et
peut-être, chaque jour, s’est-il redit le pacte. Celui qui lie. Qui lie à la loi notre sort aux actes des souffles plus forts. Le sort de nos morts qui ne sont pas morts.
Le
lourd pacte qui nous lie à la Vie. La lourde loi qui nous lie aux actes. Des souffles qui se meurent dans le lit et sur les rives du fleuve. Des souffles qui se meuvent, dans le rocher qui geint
et dans l’herbe qui pleure. Des souffles qui demeurent, dans l’ombre qui s’éclaire et s’épaissit, dans l’arbre qui frémit, dans le bois qui gémit et dans l’eau qui coule et dans l’eau qui
dort.
Des souffles plus forts qui ont pris le souffle des morts qui ne sont pas morts. Des morts
qui ne sont pas partis, des morts qui ne sont plus sous la terre.
Nous
saurons t’entendre, Toi homme de Liberté, au-delà des mers, du ciel et de la terre. Et l’écho de ta voix résonnera au mitan de nos kas !
Avé
Césaire.
le samedi 24 mai, la ville de Creil a baptisé l'allée qui va de la Faiencerie à l'IUT "allée AImé Cesaire"